Vance met en vente

Jeudi 5 avril 2007

publié dans : Dossiers secrets par Vance

L’espace qui s’offre à moi est presque uniformément rouge, des murs aux colonnes en passant par les portes. On y distingue un bureau et, tout près, une niche peu profonde, derrière une paroi en verre, abrite un objet de métal représentant le fameux symbole de la Princesse. Bien entendu, c’est vers lui que je me dirige : la chair est faible mais, chez moi, le goût de l’inconnu semble le plus fort. Il s’agit indéniablement d’un artefact ancien, encore que je ne puisse le rattacher à aucun art ou style connus. Le métal lui-même, son aspect comme la façon dont il est travaillé, ne me dit rien.  

 

« Il provient d’une civilisation disparue, me susurre la belle derrière mon dos. Mais je suis là pour satisfaire autre chose que ta curiosité. » Sa voix enchanteresse est aussitôt secondée par ses mains qui se posent sur mes épaules et se glissent sur ma poitrine. Je me rends compte que ma respiration s’accélère. Tout mon corps paraît se tendre vers les caresses de plus en plus précises que la Princesse me prodigue alors même que mon esprit me serine de quitter ces lieux. Une délicieuse angoisse fait sourdre quelques gouttes de sueur qui humidifient mon front. J’ai peur, et c’est merveilleux. Quelque chose va s’accomplir, là, en ce lieu de débauche païenne. Cette femme me terrifie et m’envoûte, et en même temps elle m’offre peut-être la réponse que je cherchais désespérément.

 

Musique. Une mélodie. Je mets du temps pour reconnaître quelques notes du Requiem de Mozart alors que la Princesse s’est définitivement collée contre mon dos et me prouve par ses attouchements combien les vêtements, même de chez Calvin Klein, ne représentent somme toute qu’une bien mince et futile barrière. Juste en dessous du lobe de mon oreille gauche qui frémit d’impatience en attendant l’inévitable, j’entends sa voix où pointe l’agacement : « Qu’est-ce que c’est que cette musique ? »

 

J’émerge : « Bordel ! Euh, excusez-moi, fais-je en me dégageant tant bien que mal de sa langoureuse étreinte, on m’appelle ! »

Je fais un pas de côté, lui tourne le dos. Comment ai-je pu oublier à ce point la sonnerie de mon portable ? Cette femme m’obsède, me fascine, au point que je perde pied dans le réel. Ca a quelque chose d’inquiétant et de tellement… tentant ? Qu’est-ce qui m’arrive ? Je n’ai jamais réagi ainsi auparavant. Tout en extirpant mon mobile de la poche intérieure, je me demande dans quelle mesure l’expérience de réminiscence dont Will B. a été l’initiateur n’a pas laissé des traces plus profondes que je ne veux bien l’admettre.

 

Sur l’écran : « Alex calling. » J’hésite, me tourne vers la Princesse. Elle s’étire, les bras au ciel, comme si elle sortait d’un lit qui aurait connu de furieux et mémorables ébats. Bon Dieu ce qu’elle est belle ! “Get outta here !” me fait la petite voix intérieure. J’hésite encore. Puis, je tends la main, l’index levé, et dit sur un ton que je cherche à rendre (vainement) ferme : « Un instant, ma belle ! »

 

Je décroche.

 

« Vance ? 

-          Ouais. Un problème ? 

-          Un gros. La moitié de la salle est occupée par des vampires !  

-          Des quoi ? 

-          Dégage, mon vieux. C’est comme je te dis ! 

-          Ecoute, fais-je, interloqué. (Devant moi, la Princesse s’éloigne de quelques pas vers la porte du fond, accentuant volontairement le balancement hypnotique de ses hanches voluptueuses. Je déglutis, essuie la sueur de mon front.) Euh, il faut que… 

-          Vance, hurle une autre voix, c’est Drew. REVIENS TOUT DE SUITE ! »  

 

Je raccroche. Je déteste qu’on me crie après. Surtout elle. Pour qui elle se prend ? Non mais, regardez-moi : j’en tremble ! Voyons, que disait-il, déjà, l’Alex ? Des vampires ? Partout ?

Je regarde mon portable, penaud. Je n’aurais pas dû raccrocher. Ils vont rappeler. Oui. Ils vont rappeler s’il y a du danger. M’enfin, c’est une blague, non ? Le Bal des Vampires, c’est une comédie, non ?Tout tourbillonne, mes idées sont confuses. Mais une vérité se fait jour : je ne devrais pas être là. Toutefois l’idée, la perspective de franchir des limites, de connaître l’Autre côté, s’impose en moi. Peut-être… peut-être est-ce ce que j’attendais depuis si longtemps… ? 

 

Je lève la tête : la Princesse est dans l’embrasure de la porte, son visage tourné vers moi, un indéfectible sourire collé sur ses lèvres pleines de désir. Elle me fixe puis émet un simple mot qui brise mes dernières réticences : « Viens. »

Un commandement impérieux auquel je ne peux qu’obéir. Qui le pourrait ? Elle disparaît derrière le battant qu’elle laisse ouvert. Je la suis. Je suis faible, je sais. Je pense à Drew et souris piteusement. Pourquoi est-ce que je pense à cette sainte-nitouche avec ses grands airs alors que je vais m’envoyer en l’air avec la plus belle femme du monde ? Un scrupule, oui, c’est ça. Il y a une mission. L’enquête. On n’est pas là pour rigoler. Alors, je regarde le bureau en bois précieux qui trône de façon presque dérisoire dans cette salle silencieuse – on pourrait tout à fait y jouer une scène des Sorcières de Salem de Miller. Aucun désordre, pas de papiers qui traînent. Les tiroirs sont fermés. Au temps pour l’enquête, alors. Je soupire. Bah, j’ai fait mon boulot. Il me reste la Princesse. Les autres comprendront.

 

Je franchis le seuil de cette nouvelle pièce, esquisse un sourire : un lit ! Ben voyons. Je n’ai pas le temps de m’appesantir sur la décoration, car la jeune femme  focalise toute mon attention, allongée dans une pose lascive. Elle attend. Elle m’attend. Moi.

Car c’est moi qu’elle a choisi. C’est peut-être le signe que j’espérais. J’ai une boule dans la gorge, j’ai chaud, et soif. Mais qu’importe.  

 

Je suis prêt.

 

Je fais un pas.  

 

Dies irae. La sonnerie de mon portable. Je ne l'avais pas éteint ?

 

Je marque une seconde d’hésitation. Elle fronce les sourcils.  

 

Et tout bascule.

 

 


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Mercredi 4 avril 2007

publié dans : Dossiers secrets par Vance

Cet homme est plus âgé que la moyenne de ceux qui s’agitent en cadence dans la salle, et son visage porte les stigmates de l’expérience. Il est encadré de gardes du corps massifs mais n’a pas besoin d’eux pour instaurer une aura de respect qui atténue le bruit ambiant. Une barbe fine, le teint pâle, des vêtements parfaitement coupés et signés de grands couturiers, une canne au pommeau d’ivoire sculpté portant le même signe mystérieux que le pendentif de la Princesse. N ’importe où ailleurs, il aurait attiré l’attention. Il m’arrive de m’habiller avec cette ostentation, surtout pour épater mes clients, mais je n’ai pas sa classe qui rend sa tenue presque naturelle. 

 

Il se présente à moi, avec une voix étonnamment suave, telle une gorgée de bon vin français, comme étant le seigneur Belasco, propriétaire de ces lieux. Seigneur ? De mieux en mieux. Une grandiloquence qui en dit long. Et un de ces regards qui vous glace les sangs. Avant que j’aie eu le temps de répliquer, la Princesse l’enlace et lui administre un long baiser voluptueux. Je me rends compte que leurs teints respectifs est parfaitement assorti : pas le genre à bronzer sur une plage, tout à fait dans le ton de la boîte. 

Ca y est. Voilà que je ne sais plus quoi faire … le genre de situation embarrassante dont on se souvient toute sa vie. Où sont mes compagnons, tiens ? Je jette un œil sur ma gauche, j’aperçois Drew et Nate sur la piste. Bon, il y en a au moins deux qui s’amusent, à ce que je vois. Alex a disparu : pourvu qu’il ne commette rien d’irréparable, on n’est pas en terrain conquis ici. D’ailleurs, l’atmosphère générale me glace quelque peu et les regards que je croise n’ont rien d’amical. Mais ils ont quelque chose de plus que de simples allumés néo-gothiques, comme si leurs habits étaient davantage qu’un simple déguisement un peu voyant.

Je frissonne, tente de reprendre contenance en sirotant ma boisson. Jamais bu un truc de la sorte ! Bon, faut que je fasse quelque chose.

Je toussote, salue Belasco et propose à la Princesse de passer à autre chose si elle veut bien : pas envie de tenir les chandelles ! Elle se détache du Seigneur et me répond qu’elle ne veut que satisfaire mes désirs. Ah ben oui, dit comme ça, c’est plus tentant. Je me sens tout ragaillardi.   

 

« Je suis votre homme. Je satisferai les vôtres. »  

 

Si Drew me voyait… 

 

La Princesse a d’étranges lueurs dans les yeux. Elle m’entraîne ailleurs, par une porte à proximité du bar. C’est à ce moment qu’Alex, surgissant de nulle part, m’intercepte, l’air grave : « Je le sens pas, vieux.

-          Qu’est-ce qu’il y a ? 

-          J’étais aux toilettes. Avec un type. 

-          Ouais, ça te regarde. 

-          Il ne s’est pas reflété dans la glace. »  

Je le dévisage, complètement interloqué. Qu’est-ce qu’il veut dire par là ? Pas reflété ? Il allait ouvrir la bouche quand la Princesse me prend vigoureusement la main, signe qu’il est temps de passer aux choses sérieuses. La Princesse … le Sanctuaire… ça se bouscule dans ma tête. La mission… ne pas perdre de vue la mission… Soudain je m’aperçois qu’elle a perdu de son importance – au fond, y croyais-je vraiment ? Ma place est ici, auprès de cette créature ensorcelante. Toutefois, les paroles de Baldwin ont réussi à m’interpeller. Avant de m’engouffrer à la suite de la reine de céans, je souffle à Alex que je laisserai mon portable allumé, au cas où. Ouais, qu’est-ce que je risque, au fond, à part mourir d’épuisement ? Ou de honte, parce qu’il faudra bien assumer, hein, mon petit vieux ?  

 

Trop tard pour les remords, la porte se referme derrière moi. Je suis seul avec elle. J’ai du mal à avaler tout à coup…

 


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