Il s'avance enfin, le dernier âge prédit par la Sibylle : je vois éclore un grand ordre de siècles renaissants. Déjà la vierge Astrée revient sur la terre, et avec elle le règne de Saturne ; déjà descend des cieux une nouvelle race de mortels. Souris, chaste Lucine, à cet enfant naissant ; avec lui d'abord cessera l'âge de fer, et à la face du monde entier s'élèvera l'âge d'or : déjà règne ton Apollon.
VIRGILE, IVe Eglogue, trad. Nisard
J’aime bien ce texte, surtout pour son interprétation par certains des scholastiques médiévaux, un peu trop enthousiastes, qui y virent une prophétie annonçant le retour du Messie. Dédicacée à Pollion, ancien partisan de César qui se rattacha ensuite à Octave (le futur Auguste, celui-là même dont beaucoup de chroniqueurs estimaient qu’il fit régner un nouvel Age d’Or en faisant cesser les guerres civiles consécutives aux événements des Ides de Mars), l’Eglogue est extraite des Bucoliques, sans doute l’œuvre de Virgile la moins accessible et daterait probablement de 40 avant notre ère. On y trouve ici la première mention de la Sibylle de Cumes, cette prophétesse présentant de nombreuses connivences avec la Pythie de Delphes et qui, plus tard dans l’œuvre, devait guider Enée dans sa descente aux Enfers. Cette Sibylle est un personnage singulier, qui s’est illustrée par une anecdote plaisante, plus ou moins légendaire : au VIe siècle avant J.-C., elle se serait présentée à Tarquin, dernier des Sept Grands Rois de Rome, afin de lui présenter les Textes Sibyllins, des prophéties rédigées en grec sur des feuilles de palmier et tenant sur 9 volumes. Le prix exigé étant trop élevé, Tarquin refusa. La Sibylle jeta donc trois volumes au feu et réitéra son offre. Devant un second refus, elle brûla trois autres volumes. Intrigué par l’attitude de la prophétesse, Tarquin accepta finalement d’acheter les trois derniers, qui furent alors entreposés dans une arche, elle-même placée dans la crypte du temple de Jupiter Capitolin, et sous bonne garde. Seul le Sénat pouvait autoriser leur consultation, et uniquement en cas de mauvais augures. Ils devaient disparaître dans l’incendie du temple en 83 avant notre ère.
Le mystérieux « enfant » à venir, peut-être simplement celui d’Asinius Pollion lui-même, a suscité bien des controverses, de même que la mention de l’Age d’Or dont vous pouvez trouver une intéressante étude sur le blog de Ramiel (c’est d’ailleurs suite à son article que j’ai recherché cette prophétie dans mes cartons). Poussés sans doute par la montée de mouvements millénaristes, nombreux furent les docteurs de la Foi chrétienne qui y virent une allusion directe au retour de Jésus, voire des consonances manifestes avec des prophéties bibliques comme celles d’Isaïe (11, 1) :
Un rameau sortira de la souche de Jessé, un rejeton jaillira de ses racines.
Ce qui me fait penser qu’il existait une sibylle hébraïque dont je ne sais rien, mais qui a sans doute rapproché encore les genres. En revanche, il est à peu près certain que de nombreux termes font directement référence à la Grande Année, ce cycle cosmique (d’environ 24000 ans) voyant les constellations reprendre la même place dans le ciel et se calculant sur la base de la précession des équinoxes (notions connues depuis bien longtemps). Ce cycle immuable avait suscité une doctrine dite de l’Eternel Retour, les événements se répétant forcément après un certain temps. La Roue du Temps de (feu) Robert Jordan en offre une intéressante version romancée. N’en déplaise aux exégètes médiévaux, la Sibylle par le biais de Virgile ne fait que rappeler l’épisode mythologique où Astrée, horrifiée par les crimes des hommes durant le cruel Age de Fer régi par Mars, préféra quitter la Terre et prendre place au ciel parmi les constellations ; elle est censée revenir lorsque Saturne réinstaurera à nouveau l’Age d’Or.


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