Lucien Modeste, employé dans mon service, est absent sans aucune raison.
Je saisis ce prétexte pour aller voir le patron. Ce dernier est effectivement sur les nerfs. Il daigne me renseigner en m'avouant avoir renvoyé mon collègue et me promet un traitement
similaire si je persiste. Je ne bronche pas et prends immédiatement congé. Le chef du personnel, travaillant dans un bureau voisin, n'en sait pas plus. Toutefois, ma visite dans ces bureaux donne
naissance à une rumeur de licenciement qui contribue à alourdir encore l' ambiance sinistre dans laquelle nous
baignons.
J'attends mes compagnons le soir et leur propose d’aller voir Lucien. Ils acceptent. Je connais son adresse.
C'est un petit appartement strict, en banlieue. Personne ne répond à nos appels. Pris d’une soudaine intuition, j'essaie d’entrer : la porte n'est pas
verrouillée.
C'est dans la salle de séjour que nous retrouvons Modeste : il s'est pendu. Le Pendu, l’Arcane
XII du Tarot de Marseille, celle qui représente le
Grand Œuvre des alchimistes. En cartomancie, elle signifie un blocage ou un sacrifice…
Ce petit séjour dans le passé commence bien.
Le commissaire Lino désire nous interroger au poste. Il semble extrêmement méfiant. Nos réactions, notre
attitude en général ne lassent pas de l’inquiéter. Il n’a pas tort je dois dire : on s’est peut-être conduits comme l’auraient fait d’authentiques détectives de série US, mais ce n’était ni
le lieu, ni le moment, ni l’époque adéquats.
Il nous faudra deux bonnes heures pour effectuer notre déposition. Fernand quant à lui est cuisiné pendant plus
longtemps encore. Ne savons pas trop pourquoi.
A sa sortie, il a l’idée de contacter le club Pythagore,
arguant du fait qu'il devait bien en exister un avatar à cette époque - je crois qu'il faisait référence à Allan Murphy, ce vieillard malicieux souvent présent dans le bureau du patron de la
Société à notre époque. IL n’a pas tort, du reste : la Société Pythagore qui nous a engagés reposait bien à la base sur une structure de clubs privés ; Flattery faisait d’ailleurs
partie de celui de Londres. Mais comment faire pour les joindre : télégraphe ? téléphone ? La question est soulevée, les réponses tardent : la journée a été longue.
Nous sommes dans la rue, le soir tombe et pendant quelques instants, j'ai l’impression d’être dans un monde à
part. René est à la traîne. Il nous rejoint soudain en courant, disant qu'un homme qui le frôlait lui a glissé : « Vous n'êtes pas seuls. » Il n'a pas pu l’identifier. Diantre ! Germaine opine :
elle vient de sentir une main posée sur son épaule mais elle n'a vu personne lorsqu’elle s’est retournée. Nous nous regardons, hagards. Encore une fois, c'est Fernand qui semble le moins affecté.
Devant notre passivité, j'exprime alors l’idée de contacter l’esprit de Lucien. Les autres me fixent, perplexes.
« Pourquoi pas ? » leur fais-je.
Oui, pourquoi pas en effet. Ils finissent par accepter, avec réticence pour certains d’entre eux. Faut les
comprendre, je n’ai pas été particulièrement convaincant la dernière fois que j’ai fait ça.
Nous voilà partis chez moi - ou plutôt chez Jean - et...
D'instinct, nous nous mettons à chercher des preuves d’une
éventuelle mise en scène - ce "suicide" ne paraît pas coller avec ce que je sais du personnage. Ainsi, dans la cuisine, je déniche les fragments de deux verres. A vue d’œil, j’estime qu’ils ont
contenu récemment du porto. L'un des deux dégage une odeur bizarre... Germaine inspecte le corps de Lucien : il lui manque sept dents. Arrachées ? De plus en plus étrange,
mais nous avons à peine le temps de discuter que la police arrive sur les lieux, accompagnée de la logeuse. L'attitude sévère de ces fonctionnaires de la maréchaussée ne présage rien de bon pour
la suite...
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