Vance met en vente

Jeudi 3 janvier 2008

publié dans : Littératures par Vance
Poésies d’Ombre pâle

 

Un recueil de poèmes de Rémi Mogenet Ó Le Tour 2007



J’ai mis à profit les vacances d’hiver pour faire un peu décroître la pile de livres à lire qui s’accumulent depuis août sur ma table de chevet. Parmi ceux-ci, j’ai donné ma préférence à ce recueil fort aimablement envoyé fourni par l’auteur lui-même, frissonnant par anticipation du plaisir si subtil qu’on peut ressentir à la lecture d’un poème, loisir qui ne fait pas partie de mes habituels si ce n’est en visitant les blogs de quelques poétesses du net.

 

Au fur et à mesure que je m’avançais dans l’ouvrage, deux choses me frappaient. Tout d’abord, la forme adoptée, le sonnet, me renvoyait à ces heures où, collégien, voire lycéen, je m’escrimais à trouver un sens à des tournures quelquefois absconses produites par les grands papes de la poésie française. Il y a une élégance un peu désuète dans ces deux quatrains suivis de deux tercets, comme le rappel d’une Etiquette littéraire à laquelle il était nécessaire de se conformer. De fait, le sonnet est aussi rassurant que déstabilisant. Chez M. Mogenet (connu par ailleurs sous le pseudonyme de Ramiel de Saint-Genys), il contribue à renforcer le goût pour l’inconnu et entretient le mystère (dirait-on le suspense ?) par ses fins abruptes qui ouvrent sur de nombreuses perspectives. Car, et c’est l’autre détail que j’ai relevé dès les premiers textes, l’auteur nous livre des visions d’un univers profondément référentiel où l’on relève à profusion des indices menant autant à la mythologie qu’à la littérature de SF.

 

C’est que, loin d’engourdir l’intellect du lecteur, ses poèmes, par le biais d’une langue ciselée avec passion et rigueur, sont beaucoup plus accessibles qu’on pourrait le croire, tout en conservant cette once de lyrisme symbolique propre au genre. Les rimes sont riches, les structures méthodiques : l’emphase du vocabulaire se trouve à juste titre maîtrisée par la précision de la métrique (encore que je sois un profane absolu en la matière). Du coup, les thèmes abordés, où les anciens dieux peuplent la Terre de créatures mythiques, se laissent-ils dévoiler avec autant de déférence que de placidité, comme si l’on lisait le compte-rendu circonstancié d’un observateur muet de stupeur, conscient de sa petitesse et amoureux de l’Art.

 

Le titre de l’ouvrage ne me semble, ainsi, pas innocent : le discord patent entre « ombre » et « pâle »  est un élément récurrent qui se retrouve dans l’association antagoniste « ange » et « démon » comme dans l’expression « démons ombrés d’or » qu’on trouve dans un des Sonnets d’Apocalypse. Autre exemple, dans les Croisades de Byzance, les « héros » et les « preux » se retrouvent-ils bien vite confrontés aux « serviteurs de l’Ombre » et autres « monstres obscurs ». Et on assiste souvent à une alternance de visions de « voûte étoilée » par opposition au « sol mort » que foulent les pauvres mortels.

 

Est-ce à dire que le recueil traite essentiellement de résurgences de la mythologie gréco-romaine ? Non pas, même si elle apparaît comme la source de nombreuses références : les Titans sont expressément mentionnés dans le Port de montagne, et l’on peut sans peine reconnaître Prométhée dans d’autres vers ; mieux, un poème entier est consacré aux athlètes helléniques (l’Athlète en action). Quant à cette Araignée de l’enfer, si elle rappelle furieusement la créature qui manque abattre Frodon dans les Deux Tours, elle renvoie également aux Parques qui tissent (et coupent) les fils de la destinée de chacun – étrangement, j’y ai vu aussi comme un écho à cette histoire de Thorgal (Au-delà des ombres, de Rosinski et Van Hamme) où il se trouve face à l’être qui régit les existences de tous, dans un lieu sombre et infini parcouru de milliards de fils que tranchent des anges aveugles.

 

De la même manière, j’ai cru ainsi déceler des clins d’œil, parfois appuyés, à d’autres mythologies comme aux sagas celtiques : le Refuge de l’Emeraude n’évoque-t-il pas Merlin et Avalon ? Plus singulier, le Dragon & l’Améthyste use d’un vocabulaire et d’une iconographie qu’on jurerait tirés du cycle d’Elric de Moorcock ; d’ailleurs, deux autres poèmes sur la Nature font appel aux Elémentaires (sylphes, ondines, gnomes et autres salamandres) bien connus des amateurs de jeux de rôles d’heroic fantasy. Le Retour des vieux rois est plus singulier, qui s’appuie sur les prophéties dont je vous donne parfois quelques exemples, prophéties qui elles-mêmes s’inscrivent dans l’appréhension de l’Histoire sous la forme de grands cycles se répétant indéfiniment, comme celui du passage des anciens dieux au culte d’un nouveau (et là encore, les légendes arthuriennes repointent le bout de leur nez).

 

Au travers de ces sonnets qui voient défiler les éons, les héros ponctuent le Temps qui scande leurs exploits : c’est un peu leur geste que chante Rémi Mogenet, les décrivant parés d’attributs quasi-divins, de véritables « seigneurs de lumière » (cf. le très beau roman du homonyme de Roger Zelazny) défiant l’Ombre et l’Inconnu. Dans cette tâche insensée, ils se savent aidés par une entité voilée, brumeuse, qui sait pourtant se nimber d’or et se révéler avant de se retirer du monde : c’est cet Ange qui hante presque chaque poème, tour à tour Lucifer cultivant sa déchéance ou Agent des dieux (voir le 3e Sonnet d’Apocalypse : cet « aigle d’or » à l’aile « de flamme », ce « phénix était aussi un ange »).

 

Et soudain, page 36, surgit la science-fiction : ces Visions interstellaires puis ce Berceau des astres véhiculent des images que ne renierait pas Arthur C. Clarke ; et on s’aperçoit que, de fait, les Chevaliers Jedi ne sont pas si loin que ça des héros de ces autres croisades terrestres (cf. la Guerre des étoiles, p. 49). Une SF haute en couleurs, plus proche des grandes épopées et du space opera d’Edmond Hamilton que des anticipations futuristes politisées et pessimistes. Toutefois, pour coller au hiatus du titre, l’auteur n’oublie pas ceux qui se meuvent dans les profondeurs de la terre ou de notre esprit : il a lu (et apprécié) Asimov, mais il connaît aussi Lovecraft ; le Désespoir a tout de la nouvelle désespérée de l’écrivain de Providence et les monstres obscurs qui parsèment le recueil pourraient revêtir l’apparence de Chthoniens ou autres Sombres Rejetons.

 

Pour finir, Rémi Mogenet dépeint en des strophes aériennes quelques hauts lieux de sa région (la Savoie, Samoëns et Genève)  et n’oublie pas de rendre hommage à David Lynch comme à Teilhard de Chardin, deux figures qui pourraient être les parrains de ce livre enthousiasmant, tant par les thèmes abordés que par la richesse du langage utilisé. Les amateurs de prophéties bibliques comme de Mulholland Drive trouveront leur compte et s’amuseront à décrypter les symboles comme autant de repères sur la route de la Connaissance.

 

Merci pour ce très beau voyage éthérique.

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Samedi 15 décembre 2007

publié dans : Littératures par Vance
Cobra, the Space Pirate

 

Trois volumes du manga de Buichi Terasawa ã Soleil 2001

 

Cobra, l’inénarrable corsaire, est de retour. Alors qu’il tentait de dérober la Larme du Nil dans un musée d’art antique, il surgit à la rescousse de la belle biologiste Utopia More que Gipsy Doc, chef des Space Pirates, tentait d’enlever. Celle-ci lui révèlera la teneur de ses travaux : la quête de très antiques mollusques dont la coquille porte gravée la mémoire de l’Univers. Dorénavant, Cobra, guère insensible aux charmes de la belle, va l’aider contre les Space Pirates et surtout le terrible Crystal Boy, son pire ennemi !

 

Pour le trentième anniversaire de ce manga réputé, Taïfu comics publie en France les aventures de Cobra, ce héros charismatique et désinvolte au visage calqué sur celui de notre Belmondo national, mais dans une version recolorisée et traitée par ordinateur – voire dans de nouveaux exploits inédits. L’occasion de goûter une nouvelle fois sur un support plutôt luxueux d’apparence au plaisir que pouvait procurer la série qui a bercé nos plus jeunes années, où le picaresque se mêlait à un érotisme de bon aloi, Terasawa n’hésitant pas à peupler les épisodes de créatures de rêve fort peu vêtues, lesquelles craquaient toutes pour notre bandit au grand cœur et au rayon Delta (Psychogun en version anglaise) planqué dans l’avant-bras gauche.

 

Ici, le souvenir ému des premiers dessins animés nippons se voile d’un brin de nostalgie, surtout lorsqu’ils avaient cette saveur particulière qui flattait autant l’ado que l’adulte : Cobra, passé son générique français un tantinet ringard (et désormais culte - voir le titre de la présente chronique), révélait un univers aussi foisonnant qu’ouvertement référentiel, la toile de fond cosmique servant de décor à des péripéties plus proches du western ou des films de gangsters. Bien qu’assez voisin d’Albator, le ton était nettement moins sérieux et dramatique – on n’était pas loin du kitsch avoué : le sieur Cobra est un de ces individualistes forcené aux facultés de résistance et d’adaptation hors du commun qui tombent les filles aussi facilement qu’ils flinguent leurs adversaires. Ces derniers, même si présentés comme des menaces universelles, revêtaient un aspect plus ridicule qu’inquiétant, entre le savant fou et le tyran illuminé. Tel un Arsène Lupin des étoiles, Cobra se sortait des situations les plus incongrues, passait souvent pour mort, jouait des déguisements et enquêtait sur le terrain, c’est à dire le plus souvent dans les bas-fonds, les bars sordides où l’alcool coulait à flots et les filles (faciles et sublimes) avaient la langue bien pendue…

 

C’est d’ailleurs là que commence l’action de the Psychogun, la première et la plus longue des histoires présentées dans ces volumes à couverture souple mais à la présentation classieuse, puisqu’elle occupe deux tomes, le troisième étant consacré à des petits épisodes au format nécessairement plus dense mais aux personnages moins travaillés : Cobra, que tout le monde croyait mort, vient sous un nouveau visage rechercher des renseignements auprès de la très belle miss Madow, qui a ses quartiers dans un bouge. Mais Hammerbolt Joe l’attend pour lui régler son compte…

 

Rien de nouveau. Si ce n’est l’image. Car la couleur et l’encrage informatique viennent désormais embellir l’œuvre de Terasawa. Les fonds et les paysages en bénéficient largement ainsi que les effets lumineux et le fini des vaisseaux ou autres machineries extravagantes. Restent les personnages et là, je reste perplexe. Les visages n’ont rien perdu de leur beauté assez classique, avec des traits fins et harmonieux chez les (très rares) héros et des figures exagérément difformes chez les méchants. Le design des costumes (enfin, je devrais dire : des « bouts d’étoffe ») des filles y gagne également, avec des motifs magnifiques et des accessoires impressionnants. Mais l’excessive « netteté » de la finition nuit justement à ce que la série avait de sympathique, d’accueillant, de jouissif. D’autre part, le manga comme l’anime étaient les supports d’aventures palpitantes, menées à un rythme très enlevé : ici, la beauté de certaines cases laisse une impression de statisme, de figé, Cobra se transformant alors en resplendissant album d’images au lieu d’une bande dessinée dynamique. Certes, tous les ingrédients qui plaisaient à l’ancien amateur devraient ravir le nouveau (pro)fan, mais je trouve qu’on y perd en fraîcheur et en volontaire naïveté ce qu’on gagne en précision et en modernité. Rien de navrant, cela dit, juste un poil décevant, passée l’ineffable plaisir, presque coupable, de revoir Cobra plongé jusqu’au cou dans ses ennuis sans fin et s’en tirer avec classe et adresse. L’emballage gâche légèrement l’ensemble. Néanmoins, l’initiative a le mérite de remettre cette très bonne série sur le devant de la scène et je crois que je vais guetter d’éventuels DVD remasterisés…

 

En tout cas merci à Nathalie pour le prêt.

 

 

Voir aussi :

Ü       La fiche de présentation du volume 1 chez Univers BD, avec couverture, résumé et reproduction d’une planche en couleurs

Ü       Les paroles de la chanson du générique français

 

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