…le sang sacré des Mérovingiens, cet élément mystérieux qui fait les initiables à la royauté et sans lequel nul ne peut espérer soulever la ferveur d’un peuple.
par Gérard de Sède in la Race fabuleuse Ó J’ai Lu 1973
Loin de toute considération politique ou d’une éventuelle attirance pour la monarchie, j’ai toujours éprouvé une réelle fascination pour la royauté, notamment dans son caractère sacré. Cette personne qui cristallise les aspirations des êtres sur lesquels elle va régner, à la fois guide, général et père spirituel, ce roi qui ne doit son statut qu’au fait d’être né dans la bonne famille – une famille forcément « élue », donc prédestinée à la royauté – a toujours été le référent incontournable de toute leçon d’Histoire digne de ce nom. La Loi Salique et l’héritage romain ont achevé d’accomplir pour nous un découpage habile non pas en siècles mais en règnes. Le Roi de France, tour à tour juge et guérisseur, parfois même sanctifié ou honni, ce roi qu’on a traité de « fainéant » (peut-être tout simplement en deux mots…) avant de l‘affubler de toutes sortes de qualificatifs (de « gros » à « bien aimé », de « pieux » à « hardi ») quand il n’allait pas s’accoupler avec l’astre solaire lui-même, le roi est en quelque sorte le creuset des fantasmes de tout amateur d’histoire mystérieuse : héritier d’une tradition millénaire qui le dépasse, il doit diriger un Etat dont il sera autant le pilote que le baromètre. Hissé sur un pavois par ses pairs guerriers, il est aussi sacré, donc placé sous la seule autorité de Dieu, oint parmi les hommes, unique et irremplaçable. Il a pourtant aussi été la cible de tous ceux qui, désireux de s’octroyer une parcelle de son étincelle quasi-divine, confondaient trop tôt règne et gouvernement.
L’Historie de France vue par le biais des monarques, si elle est forcément restrictive, donne tout de même un vernis presque ésotérique à l’étude des origines. Surtout lorsqu’on s’intéresse de près aux Mérovingiens. Ceux-là, je les adore. Longtemps décriés, voire oblitérés par certains courants de pensée, ils représentaient pourtant la clef de voûte de la société franque, dont la solidité était tout entière concentrée dans leur sang. Le pouvoir lié à ce précieux liquide qui garantissait l’appartenance au lignage élu était inconcevable, au point que, lorsque Pépin le Bref fit assassiner Dagobert II, dernier roi d’Austrasie – mettant fin à la dynastie initiée par l’aïeul mythique de Clovis – il comprit bien vite qu’il ne pourrait s’assurer le soutien du peuple qu’en faisant ce qu’il pouvait pour s’associer à la famille qu’il venait pourtant de décapiter : le prix à payer pour s’asseoir sur le trône, le prix du sang. Avoir le pouvoir était une chose, le représenter légitimement aux yeux de ses sujets en était une autre. Or, s’il ne pouvait se prévaloir de cette origine sacrée, il pouvait faire en sorte que son fils, lui, en hérite.
Pépin, sagement, a donc épousé Bertrade, une Mérovingienne de souche : femme, elle ne pouvait ceindre la couronne, mais elle avait cette capacité ô combien précieuse de transmettre le sang, vrai trésor génétique (certaines chroniques avancent même que le fameux vase de Soissons aurait renfermé le sang des ancêtres de Clovis, et je vous laisse faire le lien avec un autre vase, encore plus mythique, qui aurait recueilli entre les mains de Joseph d’Arimathie celui du Christ). De l’union de ce parvenu et de la descendante de Mérovée naîtra Charles, futur Charlemagne, dont le destin sera immense : lui, au moins, ainsi que ses descendants carolingiens, pouvait s’inscrire dans la tradition dynastique.
La puissance de cet attachement à une famille prédestinée saura engendrer de multiples complots dont je reparlerai, entre hauts faits d’armes et odieux coups bas et il est remarquable de s’apercevoir combien le sang des Mérovingiens suscite convoitises et passions : la généalogie capétienne a souffert de cette filiation chaotique et, régulièrement, a tenté de réparer les fautes de raccord. Au XXe siècle, on a créé des faux qui ont permis à un illustre inconnu de se vanter de descendre de Clovis (voire de quelqu’un d’encore plus divin !) : cet habile stratagème a dupé plus d’un spécialiste de la question, mais a permis de lancer la mode des livres traitant d’une Histoire parallèle, pleine de mystère, de sang et de mysticisme, dont le Da Vinci Code n’est qu’un avatar direct (même pas original du coup).
Que les Mérovingiens soient les descendants du Christ, d’Enée, ou d’Abraham importe finalement assez peu – quand bien même « ça en jetterait » : ce qui compte, c’est cette image qu’ils véhiculent, et ces traditions dont ils étaient les dépositaires.


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