Un néo-classique de la SF par Steven Spielberg (2005) avec Tom Cruise & Dakota Fanning.
Docker solitaire, récemment séparé de sa femme, Ray se voit confier ses deux enfants pour quelques temps, chose qu’il n’apprécie guère car il est incapable de s’entendre avec le plus grand, même si sa fille lui garde son affection. Juste après, un orage violent éclate. Ray se précipite pour voir où est tombée la foudre, et se retrouve face à une machine surgie des entrailles de la Terre qui se met à pulvériser les gens alentour. Il est temps de s’enfuir, mais une pulsation électromagnétique a mis hors d’usage la plupart des appareils…
On a dit de ce film qu’il n’était
qu’une pâle resucée nourrie aux dollars du grand classique de Haskin (produit en
1953 par George Pal), qu’il était niais et ne se reposait que sur des effets spéciaux assez réussis. D’autres y ont plutôt vu le retour attendu de l’enfant-prodigue du cinéma, une œuvre ciselée
et forte, ambitieuse. Spielberg n’est pas près de laisser indifférent – même si on peut difficilement critiquer Munich, œuvre totalement
aboutie.
J'irai plutôt dans le sens des défenseurs du film. Déjà, dès le départ, on sent
qu'il jouit d'une maîtrise étonnante (quoique attendue de la part de Spielberg) sur
tous les plans : l'éclairage, le cadrage, la mise en situation des personnages, le design répondent à un cahier des charges précis qui cherchait sans aucun doute à marier de façon un peu osée
un scénario, une ambiance et des préoccupations typiquement wellsiens (le roman éponyme a été publié en 1898) avec des SFX et une construction plus modernes.
L’éternel débat sur la qualité (et la pertinence)
de l’adaptation n'a pas lieu d'être, tant le nombre de remakes atteint des dernières années un chiffre ahurissant. On pourra toujours gloser sur l'iniquité de telles pratiques et la vacuité des
scénarios originaux actuels, toujours est-il que le film existe et que d'autres, construits sur le même principe, ont été des réussites : le remake de la Chose d'un autre
monde par Big John Carpenter en est un bon exemple, meilleur que celui de l'Invasion des profanateurs par Kaufman, malgré les moyens et une distribution ad hoc. Parfois ce n'est pas tant la réalisation que le détournement des thèmes qui peut laisser le
cinéphile perplexe : certains ont détesté et d'autres adoré la Mouche de Cronenberg, finalement assez éloigné de son modèle
original. Quoi qu’il en soit, la version originale sur grand écran, si elle n’atteint pas les promesses du méga-canular radio d’Orson
Welles (en 1938, il avait carrément terrifié l’Amérique), demeure un film de référence.
Ici, quel que soit le degré d'hommage qui ait été porté, quelle que soit la
volonté de coller au roman de Wells ou à l'émission culte de Welles, voire au premier long métrage, force est de constater que Spielberg a mis la plupart des œufs dans le même panier. J'ai été
particulièrement impressionné par les bruitages, surprenants, habiles mélanges entre des effets sonores d'un autre âge (cf. justement le
programme radiophonique qui misait quasiment tout là-dessus) et une dynamique portée par le matériel actuel : la sirène ou les rayons
destructeurs (de la mort) sont de véritables réussites.
Si Williams n'a pas signé
une partition éblouissante, elle n'en demeure pas moins efficace, avec entre autres ce passage scandant des notes sèches à la façon de l'inégalable thème de Jaws.
L'interprétation est au diapason, je trouve, malgré un réalisateur qui ne se
prive pas de faire des close-ups sur des regards terrifiés ou désespérés. On trouve Dakota
Fanning fatigante ? Elle est au contraire éblouissante. Seul regret : c'est qu'à force de jouer des petites filles trop mûres pour leur âge, elle va sérieusement limiter ses castings.
Ici, elle fait un magnifique pendant féminin à un Ray aux traits lourds bien appuyés (on use parfois de grosses ficelles, il est vrai) et fait montre à la fois d'une sagesse et d'une émotivité hors du commun, qui permettent d'introduire comme il faut les séquences les plus intimistes et les plus dramatiques. Certaines font
appel à l'imaginaire collectif : la scène où elle est sous les feux des projecteurs du tripode en rappelle d'autres, classiques, mais elle
ne fait pas tâche.
Et surtout, le rythme est une réussite, avec des scènes d'action spectaculaires magistralement dosées. Certes, l'influence avec le travail de Shyamalan est manifeste, mais il y manque la symbolique et la profondeur des dialogues. Ici, le désespoir est permanent, la survie est prépondérante, une survie âpre, acharnée où les actes d'héroïsme n'ont pas lieu d'être et sont noyés dans
l’urgence de la foule des gens qui fuient, parfois passifs (on n'est pas loin de l'exode qu'ont connu nos grands-parents), parfois en
pleine panique. Lorsqu'on se bat, c'est contre son voisin, pour une meilleure place, pour une arme, pour un moyen de transport, n’importe quoi qui permettra de gagner quelques précieuses
secondes de vie. A courir, courir encore, jusqu’à ce qu’on n’en puisse plus et qu’on attende la mort.
Nos "héros" croisent des soldats qui font leur boulot malgré la vanité de leurs efforts brouillons quoique nimbés d'un certain courage. Pas étonnant que le gamin, ce grand gaillard qui passe son temps à critiquer
le laxisme d’un père complètement dépassé, décide de les suivre : à cet âge-là, tout vaut mieux que rester dans le troupeau bêlant des fuyards. Agir, lutter. Oui, mais contre quoi ? Et comment
? Là encore, la façon dont les assauts sont repoussés d'une chiquenaude par nos extraterrestres trop bien protégés rappellent des scènes connues : à la place d'une roue de voiture qui revient
seule, on surprend quelques misérables jeeps enflammées, vestiges d’une énième action vouée à l’échec.
A ce propos, avez-vous remarqué la manière dont sont traitées les forces de
l'ordre ? Ca fera sans doute hurler certains tenants de l'anti-américanisme, mais il n'est pas jeté sur elles un œil condescendant, au contraire : les soldats, s'ils ne sont pas des plus futés,
font ce qu'ils peuvent pour endiguer la panique, calmer les réfugiés et lutter contre les tripodes, sachant l'inanité de leur entreprise. Presque de la bienveillance pour ces gars-là, ce qui
est plutôt rare de nos jours. Attention ! Il ne s'agit pas, là encore, d'héroïsme, mais d'une sorte de reconnaissance implicite de leurs efforts. Après le 11 septembre de sinistre mémoire, il ne manquait que les sapeurs-pompiers...
Bref, c'est intense, pas toujours subtil (on aurait pu par exemple éviter que
Tom Cruise soit le seul à remarquer la désactivation du champ de
force, mais bon), néanmoins c’est porté par un rythme idéal et une bande-son superbe. Une vraie réussite du genre, à déguster et revoir
avec plaisir.
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