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Mercredi 4 novembre 2009 3 04 11 2009 10:11

Publié dans : Lectures - Par Vance
 

Titre original : the Man in the High Castle


Un livre de Philip K. Dick, éditions Club du Livre d’Anticipation 1970, publié chez J’ai Lu.


Traduction : Jacques Parsons

 

4e de couverture : C’est en 1947 qu’avait eu lieu la capitulation des Alliés devant les forces de l’Axe. Cependant que Hitler avait imposé la tyrannie nazie à l’est des Etats-Unis, l’ouest avait été attribué aux Japonais.

Aujourd’hui, quelques années plus tard, la vie avait repris son cours normal dans la zone occupée par les Nippons. Ceux-ci se montraient des maîtres fermes mais corrects. Ils avaient apporté avec eux l’usage du Yi-King, le Livre des Transformations, le célèbre oracle chinois dont l’origine se perd dans la nuit des temps. Sa consultation permettait de régler toutes les affaires, qu’elles soient commerciales, politiques ou même sentimentales.

Pourtant, dans cette nouvelle civilisation, une rumeur étrange circulait. Un homme vivant dans un « Haut Château », un écrivain de science-fiction, avait écrit un ouvrage qui racontait la victoire des Alliés en 1945…

 

Une chronique de Vance

 

Ne nous y trompons pas : le Maître du Haut Château est un incontestable chef-d’œuvre. Et pas seulement parce qu’il a été récompensé par le prix Hugo. D’une densité effarante qui ne le rend pourtant pas difficile à lire (tout au plus faut-il éviter de le quitter régulièrement et de ne le lire que par petits bouts afin de bien conserver en mémoire les éléments épars de ces réalités juxtaposées), le roman s’impose progressivement au lecteur, sur un rythme curieusement lent construit en un crescendo subtil et étourdissant. Premier sommet de la carrière de Dick, il opère une transition réussie entre une écriture inspirée de l’Age d’Or de la SF américaine (et surtout de Van Vogt) et des préoccupations nettement plus modernes pour des lendemains qui déchantent et des personnages moins ouvertement héroïques. Surtout, il exploite à merveille (c’est à dire avec maîtrise et dextérité, sans s’y adonner totalement au risque de dérouter le lecteur) le principe majeur de la bibliographie dickienne, celui de ces « mondes subjectifs assemblés en univers gigognes qui se décomposent en autant d’illusions impalpables » comme le décrivait si bien l’anthologiste Stan Barets. En effet, l’auteur inoubliable d’Ubik clamait haut et fort :

Votre réalité n’est pas la mienne. La vôtre n’est qu’une illusion que votre perception a figée.

 

Pourtant, on n’en est pas encore à une plongée en apnée dans ces dimensions qui s’embrouillent dans sa schizophrénie patente : il s’agit avant tout d’une uchronie, et une des toutes meilleures, patiemment élaborée, dont l’univers se révèle d’une richesse inouïe grâce à un vrai talent de narration. Ce qui était déjà remarquable dans ses précédentes œuvres s’affirme ici avec clarté : Dick ne se repose pas sur des héros classiques à la psyché simple et aux muscles massifs. Il n’est pas non plus un grand amateur d’action et d’aventure (ce qui explique sans doute son relatif insuccès outre-Atlantique qui en était encore à se pâmer devant les exploits des intrépides explorateurs de l’infini), ni même de descriptions pointilleuses. Philip K. Dick opère différemment de ses confrères : là où Asimov fait progresser l’intrigue par de savants et savoureux dialogues, lui préfère nous plonger malgré nous dans les affres et les tourments de ses personnages qui passent leur temps à douter, hésiter, se questionner sur le bon sens et l’intérêt de chacun de leurs actes. A vrai dire, on oscille constamment à la lecture entre la narration indirecte et les spéculations ou interrogations à la première personne – et sans transition. Quand on lit Dick, on navigue comme un passager dans le bateau/corps des protagonistes : de ce fait, tout est fortement subjectif, et donc illusoire. Il sape nos défenses rationnelles, nous déracine et nous entraîne.

Mais dans quoi ? Dans une Amérique paisible – en apparence – qui se reconstruit patiemment sous la coupe de ses nouveaux dirigeants. L’action se passe sur la Côte Ouest, colonisée par les Japonais. Ceux-ci se sont installés dans les plus grandes cités, laissant le Middle-West aux autochtones. Ces derniers ne sont pas maltraités, bien qu’on y ressente une ségrégation de facto : les Blancs Américains vivent sans trop de heurts avec leurs vainqueurs nippons qui se montrent d’une déférence étonnante. Evidemment, lorsqu’ils viennent en touristes à la recherche d’objets d’art yankee dont ils sont friands (affiches de recrutement, publicités, photos de stars, produits manufacturés, tous obligatoirement chargés de cette historicité qu’ils revendiquent), certains Américains profitent de l’aubaine et en font commerce, d’autres maugréent mais sans vraiment élever la voix. Vae victis, en somme. Mais c’est toujours mieux que de vivre en Europe ou sur la Côte Est, où les individus de race pure disposent d’une technologie avancée et où les autres sont carrément réduits en esclavage (quand on ne parle pas des déportations massives de populations slaves ou de génocides à l’échelle d’un continent, comme en Afrique).   

 

A San-Francisco, Robert Childan, directeur d’une société de vente de produits américains ayant pignon sur rue, a une entrevue avec Tagomi, du Nippon Times, à propos d’un cadeau à faire à une personne de qualité. Chacun d’entre eux consulte doctement le Yi-King, qui semble guider leur destin et dicter la conduite à tenir par l’intermédiaire d’hexagrammes millénaires dont l’interprétation est parfois confuse. Tout comme Frank Frink, ouvrier qualifié d’origine juive, qui perd son emploi et songe à monter une affaire. Et son ex-femme, Juliana, résidant à Canon City dans le Colorado, désœuvrée, cherchant un sens à une vie qui lui échappe. Tous se soumettent au questionnement intérieur qu’implique l’usage du Livre des Transformations, l’Oracle. Leur destin est lié, et ils ne le savent pas. Lié à la venue de ce représentant suédois qui voyage avec un luxe étrange de précautions ou à celle de ce routier italien charmeur : ces deux derniers ont une mission qui ne nous sera révélée qu’à la fin, tandis que sur Mars, des astronautes nazis démontrent la supériorité de leur science.

 

Toutefois, le Yi-King n’est pas le seul « livre dans le livre ». Fascinant par son utilisation, il s’agit avant tout d’un texte qui existe (à la suite de la lecture de ce roman, la 1e fois, je m’étais procuré une version française du Livre des Transformations). Mais il y a aussi l’existence de la Sauterelle pèse lourd, un roman de SF rédigé par un certain Hawthorne Abendsen : il décrit un monde où les Alliés auraient gagné la guerre. Un monde sans nazis mais demeurant bipolaire (les Communistes russes occupant la moitié du globe). Le livre amuse, intrigue, et dérange certains milieux. Et lorsque Frank décide de fabriquer des bijoux originaux (et non plus de faire des copies d’anciennes breloques chargées d’Histoire) et Juliana de monter voir cet écrivain mystérieux, le destin se précipite. Les réalités s’entrechoquent et, par des biais différents, deux de nos personnages vont avoir une vision plus ou moins précise d’un autre univers, semblable et pourtant radicalement étranger, au point qu’ils en viennent à se demander ce qui est réel. Les derniers chapitres, superbes, témoignent de ce cheminement existentiel en multipliant les paragraphes introspectifs où les interrogations se bousculent, confinant au doute, voire à la folie. Le tissu du réel se déchire alors, s’effiloche et les drames intérieurs se répercutent autour des personnages : les certitudes s’effondrent et la raison vacille, au point qu’ils se croient profondément malades.

 

Si le couple Frink est représentatif de l’univers dickien (deux « paumés » qui ne se satisfont pas de leur existence), on savoure tout de même le parcours des autres, et surtout leurs heurts, leurs éclats. Assister à la lente désagrégation de Tagomi, l’exquis homme d’affaires qui contient soudain très mal son dégoût pour les barbaries commises par les alliés allemands, est un spectacle d’une rare intensité : quel délice que de voir cet homme à la culture raffinée proférer un juron ! D’ailleurs, la description des relations entre les Japonais, de leur mode de vie fondé sur la beauté et la sagesse, de leur réticence à exprimer leurs sentiments et leurs passions, est un des grands plaisirs de ce livre – surtout lorsque ce mode de vie est confronté aux pensées d’un Américain patriote et amer. Tout comme l’illumination atteinte par Tagomi lorsqu’il manipule un bijou, tentant, dans son profond désarroi, d’y percevoir « ce monde de connaissance », cet « espace restreint » brahmanique dans lequel tout est capturé ; Dick parvient dans ce long passage à narrer avec force une expérience hallucinatoire de glissement dans le réel qui ne peut que laisser pantois le lecteur. Et pas indemne.

 

La traduction semble cohérente et moins niaise que dans Loterie solaire.

 

Œuvre rare et fascinante, aux ramifications incroyables. Un chef-d’œuvre de la littérature.

 


Incipit :

 

Depuis une semaine, M. R. Childan guettait avec anxiété l’arrivée du courrier. Mais la précieuse expédition en provenance des Etats des montagnes Rocheuses n’était toujours pas là. En ouvrant son magasin, ce vendredi matin, il ne vit sur le sol que quelques lettres tombées par la fente et il pensa : « Il y a un client qui ne va pas être content ! » Au distributeur mural à cinq cents, il se versa une tasse de thé instantané, prit un balai et se mit à faire le ménage. La devanture de l’ American Artistic Handcrafts Inc. fut bientôt prête à recevoir les clients ; tout était reluisant de propreté, la caisse enregistreuse avait son tiroir plein de monnaie, il y avait dans le vase un bouquet de soucis fraîchement cueillis, la radio diffusait une musique de fond. Dehors, sur le trottoir, des hommes d’affaire se hâtaient vers leurs bureaux de Montgomery Street. Au loin un tramway passait ; Childan s’interrompit un instant dans son travail pour le regarder avec satisfaction. Des femmes, dans leurs longues robes de soie aux couleurs vives…

 

Citations :

Chapitre 2, p. 34 : Childan s’interroge sur le bien-fondé des actions entreprises par les Nazis.

Ce sont les Allemands que l’on doit rendre responsables de cette situation. Cette tendance qu’il ont à entreprendre plus qu’ils ne peuvent mener à bien. Après tout, ils avaient à peine trouvé le moyen de gagner la guerre qu’ils se précipitaient aussitôt à la conquête du système solaire, pendant que, chez eux, ils édictaient des mesures qui… eh bien ! l’idée au moins était  bonne. Et ils avaient réussi avec les Juifs, les Bohémiens et les Etudiants de la Bible. Et les Slaves avaient été ramenés à deux mille ans en arrière, renvoyés à leur terre d’origine, l’Asie. Entièrement chassés d’Europe, au grand soulagement de tous. De nouveau en train de chevaucher les yaks, de chasser à l’arc et aux flèches.[…] Mais il y avait l’Afrique. […] Là, les Nazis avaient fait preuve de génie ; l’artiste s’était vraiment montré. La Méditerranée close de toutes parts, asséchée, transformée en terres cultivables grâce à l’utilisation de l’énergie atomique, quelle audace ! […] Il avait fallu 200 ans pour régler la question des populations autochtones américaines et l’Allemagne était parvenue au même résultat en Afrique en 15 ans. Il n’y avait aucune raison valable pour critiquer.

 

Chapitre 3, p. 57 : Baynes (qui se prétend Suédois) réfléchit sur l’ambition nazie après une discussion avec un Allemand.

Ils veulent être les moteurs de l’Histoire et non pas les victimes. Ils s’identifient à la puissance de Dieu et se croient ses égaux. C’est le fondement même de leur folie. Ils sont dominés par un archétype ; leur ego s’est développé d’une manière psychopathologique si bien qu’ils ne peuvent dire où il commence et où la divinité s’arrête. Ce n’est pas de l’orgueil ; c’est une hypertrophie de l’ego jusqu’à un point extrême – jusqu’à la confusion entre celui qui adore et celui qui est adoré. L’homme n’a pas mangé Dieu ; Dieu a mangé l’homme.

 

Chapitre 5, pp. 90-91 : une jeune femme discute du livre d’Abendsen avec Wyndam-Matson, PDG d’une grande entreprise de la Côte Ouest.

La théorie d’Abendsen est que Roosevelt aurait été un président terriblement énergique. Au même titre que Lincoln. […] Le livre est de la fiction. Je veux dire que c’est un roman par sa forme. Roosevelt n’est pas assassiné à Miami ; il achève son mandat, il est réélu en 1936, si bien qu’il est encore président jusqu’en 1940, au début de la guerre. […] Sa théorie, c’est qu’au lieu d’un isolationniste comme Bricker, en 1940, après Roosevelt, c’est Rexford Tugwell qui aurait été élu président. […] Et il aurait poursuivi avec beaucoup d’énergie la politique antinazie de Roosevelt. Si bien que l’Allemagne aurait eu peur de se porter au secours du Japon en 1941. Elle n’aurait pas honoré leur traité. Tu vois ? […] Et ainsi l’Allemagne et le Japon auraient perdu la guerre !

 

Chapitre 6, p. 116 : Joe, un Italien de passage discute avec Juliana qu’il a séduite :

Il n’y a rien dans ce qu’ils ont fait que nous n’aurions fait à leur place. Ils ont sauvé le monde du Communisme. S’il n’y avait pas eu l’Allemagne, nous vivrions aujourd’hui sous la domination des Rouges. Ce serait bien pire.

 

Chapitre 7, p. 141 : Childan se rend chez un couple de Japonais qui l’a invité.

Cela ne trompe personne, je n’appartiens pas à ce milieu. A ce pays que les hommes blancs ont défriché et où ils ont bâti l’une de leurs plus belles villes. Je suis un intrus dans ma patrie.  

 

Chapitre 10, p. 216 : Joe et Juliana discutent encore à propos du livre d’Abendsen.

- C’est sur ce point, dit Joe, que le système anglais dame le pion aux Américains. Tous les huit ans les Etats-Unis chassent leurs dirigeants, sans s’occuper de savoir s’ils sont qualifiés – mais Churchill reste, simplement. […] Chruchill était le seul grand chef que les Anglais aient eu pendant la guerre. S’ils n’avaient pas su le conserver, ils auraient aussi bien fait de renoncer à la lutte. Je te le dis : un Etat ne vaut que ce que vaut son chef. Führerprinzip – le principe du chef, comme disent les Nazis.

 

 

Communauté : Simulacres de Philip K. Dick
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Dimanche 25 octobre 2009 7 25 10 2009 06:59

Publié dans : Lectures - Par Vance

Titre original : Solar Lottery

Un livre de Philip K. Dick, éditions OPTA 1968, publié chez J’ai Lu.

Couverture de Tibor Csernus.

 

4e de couverture : Sur cette Terre de l’avenir, le jeu décide du sort des hommes. Tel qui œuvrait servilement dans une colonie industrielle peut devenir, du jour au lendemain, maître du monde, Meneur de Jeu, si le hasard des combinaisons atomiques du minimax en décident ainsi.

C’est ce qui arrive à Leon Cartwright, simple réparateur électronicien. Mais dans ce monde du XXIIIe siècle, l’assassinat légal du Meneur de Jeu est autorisé. Dès son arrivée au pouvoir, Cartwright se sent menacé de toutes parts malgré le corps de policiers télépathes qui est chargé de sa protection.

Encore ne sait-il pas que l’assassin qui le traque n’est pas humain et que rien ne peut l’arrêter…

 

Une chronique de Vance

 

Près de 50 romans et 140 nouvelles dans une vie de romancier hanté entamée dès 13 ans. Dick, visionnaire dingue et schizophrène génial a inspiré toute une génération d’écrivains et donné du grain à moudre à plusieurs décennies de cinéastes. Pour les auteurs de SF français post-soixante-huitards, il est adulé, mythifié. Dieu le Père en somme.

Quand, au cours d’une passionnante discussion, a été abordée la possibilité d’un « rallye dickien », je me suis senti revivre cette exaltation de naguère lorsque je hantais les bouquineries histoire de puiser encore un peu dans le compte en banque. D’autant que Cachou et Jérémy Zucchi avaient des arguments percutants. Une fois bouclée ma lecture d’un Hellblazer écrit par Garth Ennis – ceci pour satisfaire un autre engagement mais avec les Illuminati – je me suis donc servi dans ma bibliothèque enfin constituée. Mes partenaires dans ce défi avaient une vision différente de la manière dont on pouvait lire Dick : si l’ordre chronologique primait, il impliquait aussi, et forcément, de lire beaucoup. Enormément même, lorsqu’on sait sa production, d’autant que le bonhomme a aussi beaucoup commis de récits mineurs et alimentaires : un tri était nécessaire.

Sa façon d’aborder le rapport entre le réel et le perceptible et la manière dont les univers sensibles entrent en déliquescence, cette singulière, primitive et hypnotique fixation sur l’illusion de la réalité a érigé cet auteur majeur au premier rang de la littérature et ce, malgré une reconnaissance tardive dans son propre pays (où nul n’est prophète, dit-on) et une fin de carrière heurtée, ponctuée de tentatives de suicides et de délires mystiques. Le père d’Ubik et de la Trilogie divine a pourtant commencé par écrire une SF assez classique, fortement inspirée par Van Vogt, comme nous l’allons voir…

Loterie solaire est un de ses premiers romans. Par son traitement et ses implications, il m’a vaguement rappelé les Marteaux de Vulcain, un écrit mineur qui fut le premier texte de Dick que je lus. Néanmoins, il va plus loin dans sa réflexion et semble mieux construit, malgré un curieux déséquilibre dans son déroulement. Après une citation en exergue du premier chapitre tirée d’un texte célèbre de John McDonald (Strategy in Poker, Business & War, p.68 de l’édition Paperback chez Norton & Co que vous pouvez trouver chez Amazon), Philip K. Dick pose son univers avec méthode et réalisme. Il dépeint une Terre future assez désespérante, régie par la « Bouteille », machine complexe fondée sur l’aléatoire et qui désigne de temps en temps les heureux élus/promus parmi les citoyens. Pour « équilibrer » cette « roulette du destin », on pratique l’assassinat légal au cours de Conventions hautes en couleurs dans lesquelles les candidats font valoir leurs droits. On y sent un arrière-goût provocateur à la Prix du danger,  primaire mais percutant.

Ce qui est particulier dans cette description peu originale, c’est la façon dont Dick introduit ses personnages. On sent immédiatement qu’il n’a pas vraiment de sympathie pour les héros forts en gueule de ses collègues, les costauds ou les débrouillards qui se jouent des pièges cosmiques et des malédictions divines. C’est d’abord à Ted Benteley qu’on a affaire, un biochimiste qualifié travaillant au sein d’une des grandes corporations industrielles qui se partagent la mainmise technologique sur le monde. Un homme compétent mais qui a (déjà) une vision extrêmement lucide (comprenez : désenchantée) sur l’univers qui l’entoure : son cynisme et son dégoût trahissent les penchants de l’auteur et constituent une clef capitale pour la compréhension de l’œuvre. A côté, Cartwright en antihéros constitue un bien étrange personnage principal, pour lequel il est également bien difficile d’avoir la moindre empathie. On trouve pourtant, gravitant autour de ces deux singuliers caractères, des individus plus proches de ce qu’on peut lire dans la SF traditionnelle de cet âge d’or, comme Shaeffer, le chef des TP, la Police Télépathe, sorte de garde prétorienne protégeant le Maître du Jeu. Ou encore Reese Verrick, celui qui a, au départ, la légitimité du hasard : leader puissant et charismatique dont on suivra petit à petit la noble déchéance. Et puis, encart particulier, une intrigue secondaire vient de temps à autre rythmer le déroulement assez classique du roman (Cartwright est devenu Maître du Jeu, Reese ne supporte pas sn éviction et va tout faire pour reprendre sa place tandis que Benteley, qui a prêté serment à Reese alors qu’il ne savait pas qu’il venait d’être destitué, s’en mord les doigts et attend son heure) : une mission secrète à la recherche d’une dixième planète mystérieuse qui pourrait servir de nouveau départ à une humanité sclérosée. Cette dernière fait tache : on croirait presque cette quête comme un passage obligé, une sorte de contrat avec l’éditeur (genre « OK, je prends votre histoire de loterie mais rajoutez-moi un truc spatial ! »). L’intérêt est ailleurs, dans l’examen des implications d’une société entièrement fondée sur le hasard, avec ces justifications minables qui ont permis la mise en place de systèmes autoritaires (rappelez-vous par exemple les discours d’introduction à Equilibrium).

Toutefois, Dick rectifie le tir et rentre assez tôt dans le rang. Dès la fin du premier tiers, l’histoire s’emballe et les règlements de compte prennent le pas sur les questionnements de fond. Cartwright est donc Numero Uno et semble l’avoir prévu – ce qui est apparemment impossible, de nombreux spécialistes ayant tenté de truquer la Bouteille sans jamais y parvenir. Verrick veut sa peau et a engagé des moyens considérables pour mettre au point une stratégie imparable (car comment pouvoir assassiner un Maître du Jeu lorsque ses gardes du corps sont capables de lire vos pensées ?). Et Benteley rumine sa rancœur. Le grand finale aura lieu sur la Lune et tout ce beau monde s’affrontera, tandis qu’un vaisseau franchit les limites du Système solaire à la recherche d’un astre prédit par un illuminé…

Agréable à lire, de facture étonnamment classique malgré quelques éclairs de cette lucidité désabusée qui s’imprimera davantage avec les années, le roman souffre d’une traduction parfois approximative et de quelques coquilles malencontreuses. On sourira devant l’évocation d’un « pistolet-de-poing » comme de ce sport nommé « balle molle » - alors que le soft ball n’a rien d’exotique.

Un livre dans la veine de A la poursuite des Slans de Van Vogt, moins enlevé mais plus dense dans ses implications, où plane déjà l’ombre du grand Dick transdimensionnel.

 

Incipit :

 

Il y eut des augures. Dans les premiers jours de mai 2203, les informatrices rapportèrent le passage d’un vol de corneilles blanches au-dessus de la Suède. Une série d’incendies inexpliqués détruisit à moitié la Colline Oiseau-Lyre, un des principaux pivots industriels du système. Une pluie de petites pierres rondes s’abattit sur un camp de travail martien. A Batavia, Directoire de la Fédération des Neuf Planètes, naquit un veau à deux têtes : signe certain qu’un événement d’une incroyable importance se préparait…

 

Citations :

Chapitre 2, p. 22 : Ces gens-là savaient faire des choses avec leurs mains, non avec leur tête. Leurs capacités avaient été acquises au cours d’années de travail, de pratique, de contact direct avec les choses. Ils savaient faire pousser des plantes, couler des fondations, réparer les tuyaux qui fuient, entretenir des machines, tisser des vêtements, faire la cuisine. Selon le système de Classification, ils étaient autant de ratés.

 

Chapitre 3, p. 38 : Le système de la Bouteille existe pour nous protéger ; il élève et abaisse au hasard, choisissant au hasard des individus, à des intervalles imprévisibles. Nul ne peut s’emparer du pouvoir, puis s’y maintenir ; nul ne sait quel sera son statut dans un an, dans une semaine. Nul ne peut intriguer pour devenir dictateur : tout obéit aux mouvements imprévisibles de particules subatomiques. Le Défi nous protège d’autre chose : des incompétents, des imbéciles et des fous. Notre sécurité est totale : ni despotes ni déments.

 

Chapitre 8, pp. 78-79 : Ce sont les hommes qui sont réels, non les institutions et les bureaux. Comment peut-on être loyal envers… un objet ? […]

- Ce n’est pas seulement une question d’institutions et de bureaux, dit Benteley. Ils représentent quelque chose.

- Quoi ?

- Une chose qui nous dépasse tous, qui est plus grande qu’un individu ou un groupe d’individus. Et qui, pourtant, est nous tous.

- Elle n’est rien. Lorsque tu as un ami, c’est une personne, un individu, n’est-ce pas ? Ce n’est pas une classe ou un groupe professionnel. […] Bon Dieu, il faut bien pouvoir s’accrocher à quelque chose ! Qu’y a-t-il, au delà des êtres ?A qui peut-on se fier, si ce n’est à son protecteur ?

- A soi-même.

- Reese me protège. Il est grand et fort !

- Il est ton père, dit Benteley. Et je hais les pères.

- Tu es… un psychopathe. Tu n’es pas normal.

- Je sais, admit Benteley sans se troubler. Je suis un homme malade. Et plus j’en vois, plus je suis malade. Je suis malade au point de penser que tous les autres sont malades et que moi seul suis sain..

 

Chapitre 14, p. 144 : Que peut-on faire dans une société qui est entièrement corrompue ? Obéir à des lois corrompues ? Est-ce un crime que de désobéir à une loi infâme ou à un serment vicié ?

- C’est un crime, dit Cartwright lentement. Mais il est peut-être bon de le commettre.

- Dans une société de criminels, avança Shaeffer, les innocents vont en prison.

 

 

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